La chronique de Frédéric Beigbeder
Les oubliés de la rentrée
par Frédéric Beigbeder
Lire, octobre 2009
© Franck Courtès
L'espace réservé aux livres dans la presse s'amenuise, et le nombre de romans publiés en automne reste pléthorique. Par un réflexe étrange d'autodéfense, les journalistes parlent tous des mêmes auteurs: ceux qu'ils connaissent déjà. Pourquoi? A moitié par paresse (quand on est débordé, on va spontanément vers les noms connus), à moitié par souci de plaire au public (parler d'un auteur célèbre, c'est la garantie que votre article sera lu, alors qu'un portrait de Tartempion ne fait pas forcément recette). Résultat: merci à tous, j'en ai profité, comme d'autres, toujours les mêmes, on a bien de la chance, mais je culpabilise. C'est dû à mon éducation catholique. Tout ce qui est agréable est un péché. Le seul moyen d'éviter l'enfer, c'est de demander pardon et de faire le bien autour de soi. Alors je répare ici trois injustices.
Cet automne, il ne fallait pas oublier Comme un Garçon de Pierre-Louis Basse (Stock), d'ailleurs il ne l'a pas été: quelques bons critiques ont parlé de ce premier roman d'un reporter d'Europe 1, mais ils n'ont pas exprimé assez fort leur enthousiasme. Ce texte est un bijou fragile, du cristal, il méritait un prix littéraire, c'est l'un des meilleurs livres de cette rentrée! Voilà ce qu'il faut crier sur tous les toits. Basse remonte le temps sans madeleines, par enchaînement de digressions. Il part discrètement d'un père mort au CHU de Nantes pour aboutir à son premier amour, Lucie, dans la France de 1979, quand les tickets de métro étaient jaunes. Il m'a fait songer à Mérot, à Blondin, à Modiano. Il donne à entendre la fameuse petite musique, si rare de nos jours, si difficile à distiller, si incomprise par temps de fanfaronnades. "Il était enfin temps pour toi d'en finir avec cette jeunesse perdue."
Il ne fallait pas négliger non plus L'invisible de Pascal Janovjak (Buchet-Chastel). C'est aussi un premier roman d'apparence calme, en réalité aussi drôle et frustré qu'Extension du domaine de la lutte. L'histoire d'un avocat luxembourgeois qui devient invisible tant il se sent transparent aux yeux des autres. "Je ne vais pas vous décrire le Luxembourg, c'est comme vous l'imaginez - et si vous n'imaginez rien, c'est encore mieux, c'est tout à fait ça." Le principe de cette fable évoque Kafka ou Marcel Aymé, mais avec la cadence postmoderne d'un Jaenad a: on rigole, on se sent complice, puis tout à coup on se rend compte qu'on a tort de l'être, qu'on ne devrait pas rire, qu'on est devenu fanatique d'un escroc aigri, d'un monstre cynique, d'un pauvre type qui nous ressemble beaucoup trop. Un roman consiste souvent à suivre un paumé qui n'arrive pas à s'intégrer dans la société des hommes, genre Raskolnikov. Quand c'est fait avec humour, satire, cruauté, on appelle cela un grand roman.
Enfin, il ne fallait pas oublier non plus En moins bien d'Arnaud Le Guilcher (Stéphane Million Editeur). C'est un premier roman parodique, un pastiche de polar américain, marrant et libre comme les premiers Philippe Djian, quand il se prenait pour Bukowski. Il y a une fille canon, beaucoup d'alcool, une bagnole rapide, des flingues, un pélican nommé JFK et de bonnes phrases. "On s'est revus un peu, et puis beaucoup, et puis tout le temps." Je ne sais pas très bien à quoi sert ce livre, mais justement, ça fait du bien, un roman sans message politique ambitieux. Le Guilcher a-t-il lu San-Antonio? Son style argotique vous donne l'impression d'être en vacances. On tourne les pages avec la simple envie de ricaner et de jubiler, de suivre ce loser splendide: "Elle avait la fougue et le métabolisme d'un ficus."




